Début avril 2026, le réseau d’IA décentralisé Bittensor a traversé sa plus grave crise de gouvernance depuis sa création. Covenant AI, un opérateur clé de sous-réseaux, a publiquement accusé Jacob Steeves, cofondateur de Bittensor, d’exercer un « contrôle centralisé » sur le réseau et a annoncé son retrait total de l’écosystème. Peu après, le fondateur de Covenant AI a vendu environ 37 000 tokens TAO, provoquant une liquidation massive des positions longues. En l’espace de 24 heures, le cours du TAO a chuté de plus de 25 %. Cet épisode a non seulement porté un coup direct aux détenteurs de TAO, mais a également mis en lumière les risques de gouvernance propres aux blockchains d’IA décentralisées.
Déclenchement de la crise : une déclaration publique provoque la panique sur le marché
Au 16 avril 2026, le TAO s’échangeait à 242,5 $, soit une baisse de 24,69 % sur sept jours et une capitalisation de 2,32 milliards de dollars. Le catalyseur immédiat de cette volatilité remonte à une déclaration ouverte publiée le 10 avril.
Le 10 avril, Covenant AI—l’un des opérateurs de sous-réseaux les plus en vue du réseau Bittensor—a officiellement annoncé son départ. Sam Dare, son fondateur, a déclaré sans détour : « Nous quittons officiellement le réseau Bittensor. Sa gouvernance n’est qu’une mise en scène décentralisée ; le contrôle réel est concentré entre les mains de Jacob Steeves. » Dare a ajouté que Bittensor avait attiré développeurs, mineurs, validateurs et investisseurs en promettant l’absence de toute entité de contrôle unique—« mais cette promesse est un mensonge ».
À la suite de cette déclaration, le prix du TAO a rapidement chuté d’environ 338 $ à 285 $, soit une baisse de 15 %. Mais la véritable tempête sur le marché n’en était qu’à ses débuts. Le fondateur de Covenant AI a ensuite vendu près de 37 000 tokens TAO de sous-réseaux (pour une valeur comprise entre 9 et 10 millions de dollars), déclenchant une cascade de liquidations. Les prix sont passés du sommet hebdomadaire de 341 $ à environ 248,8 $.
Des éloges de Nvidia à la rupture publique
Avant d’analyser la controverse, il convient de comprendre l’architecture de Bittensor et le contexte ayant mené à ces événements.
Bittensor est un réseau d’apprentissage automatique décentralisé reposant sur des incitations en tokens. Ses unités fondamentales sont les « sous-réseaux », chacun servant de marché spécialisé pour des tâches d’IA telles que le stockage, l’inférence, l’entraînement de modèles ou le traitement de données. Le réseau compte actuellement 129 sous-réseaux actifs.
Covenant AI gérait trois sous-réseaux sur Bittensor : Templar (SN3, dédié au pré-entraînement décentralisé), Basilica (SN39, axé sur le calcul décentralisé) et Grail. Le sous-réseau Templar a produit le modèle Covenant-72B—un grand modèle de 72 milliards de paramètres, entraîné de manière collaborative par plus de 70 contributeurs indépendants sur du matériel générique et sans autorisation préalable. Ce modèle a été mentionné par Chamath Palihapitiya, fondateur de Social Capital, dans le podcast « All-In » et salué par Jensen Huang, PDG de Nvidia, qui l’a qualifié de « remarquable prouesse technologique ».
Ces annonces positives ont fait grimper le cours du TAO d’environ 247 $ en mars à plus de 370 $.
Chronologie des faits marquants :
- 10 avril : Covenant AI publie une déclaration annonçant son retrait de Bittensor et accuse Jacob Steeves de contrôle centralisé. Le prix du TAO chute de 338 $ à 285 $ en peu de temps.
- 10 avril (même jour) : Le fondateur de Covenant AI vend près de 37 000 tokens TAO de sous-réseaux, entraînant une dégradation rapide du sentiment de marché. Le prix chute de 341 $ à 248,8 $, soit une variation de 36,5 % sur 24 heures.
- 10 avril (même jour) : Jacob Steeves répond point par point aux accusations sur X, niant toute capacité à interrompre les émissions de sous-réseaux et expliquant ses ventes comme des opérations normales sur des sous-réseaux inactifs.
- 10 avril (même jour) : Steeves intervient également sur Discord, proposant de relancer le mécanisme de gouvernance par vote communautaire et qualifiant les décisions de Sam Dare de « manifestement malveillantes et cupides ».
- 12–13 avril : Const (Jacob Steeves), cofondateur de Bittensor, publie un communiqué d’excuses à destination des utilisateurs affectés, propose une réforme de « staking verrouillé » et confirme la reprise du développement des sous-réseaux 3, 39 et 81.
Perspective chiffrée : un coût de confiance de 900 millions de dollars
Cet événement a laissé des traces nettes dans les données on-chain et les indicateurs de marché.
Impact sur le prix et la capitalisation
Au 16 avril 2026, selon les données de Gate, le TAO s’échange à 242,5 $, avec un plus haut sur 24 heures à 250,4 $ et un plus bas à 239,3 $. Sur sept jours, le TAO a reculé de 24,69 % ; sur 30 jours, la baisse atteint 13,91 %. Depuis le début de l’année, il affiche encore une progression d’environ 5,25 %. La capitalisation actuelle est de 2,32 milliards de dollars, avec une offre en circulation de 9,59 millions de TAO et une offre totale de 21 millions de TAO.
Par rapport aux niveaux d’avant-crise, le TAO est passé d’un sommet hebdomadaire de 337 $ à 263 $, effaçant près de 900 millions de dollars de capitalisation.
Ampleur des liquidations et activité de trading
Les données on-chain montrent que la volatilité du 10 avril a entraîné la liquidation forcée de plus de 9 millions de dollars de positions longues sur le TAO. Le volume d’échanges sur 24 heures a bondi à environ 1,98 milliard de dollars. L’analyste Michaël van de Poppe a souligné que le véritable choc provenait de la vente des 37 000 TAO par le fondateur de Covenant, déclenchant des ventes paniques et des liquidations sur effet de levier.
Structurellement, cette vague de ventes a enclenché une spirale négative classique : baisse du staking des validateurs → diminution du poids dans le consensus → réduction des récompenses → affaiblissement des incitations → érosion de la confiance du marché → accélération de la perte d’utilisateurs. Cette réaction en chaîne a directement sapé la confiance.
Réaction en chaîne au niveau des sous-réseaux
Après le départ de Covenant AI, ses trois sous-réseaux ont été marqués comme « deprecated » sur l’explorateur Taostats. Il s’agissait de certains des plus importants sous-réseaux de l’écosystème Bittensor, et leur arrêt a significativement affecté l’activité globale du réseau.
L’arène de l’opinion publique : des récits opposés
La crise s’est déroulée sur fond de deux récits diamétralement opposés, chaque camp maintenant fermement ses positions.
Principales accusations de Covenant AI
Dans sa déclaration publique, Sam Dare a formulé plusieurs griefs précis à l’encontre de Jacob Steeves :
- Arrêt des émissions de sous-réseaux : Accusation selon laquelle Steeves aurait le pouvoir unilatéral de suspendre la distribution des récompenses TAO sur les sous-réseaux.
- Ingérence dans la gestion communautaire : Accusation d’avoir retiré à l’équipe Covenant AI ses droits de gestion sur leur espace communautaire.
- Abandon de l’infrastructure : Accusation d’avoir abandonné unilatéralement l’infrastructure des sous-réseaux sans procédure.
- Pression économique : Accusation d’avoir utilisé des ventes massives de tokens comme levier pour forcer la conformité de Covenant AI.
Dare a résumé ainsi ces actions : « Lorsqu’un seul acteur peut interrompre les émissions de sous-réseaux, outrepasser l’autorité des propriétaires dans leurs espaces communautaires, dénigrer publiquement des projets sans procédure et utiliser la vente de tokens comme moyen de coercition, il ne s’agit pas de décentralisation. C’est un contrôle centralisé déguisé en décentralisation. »
Réponse point par point de Jacob Steeves
Jacob Steeves a répondu à chaque accusation sur X :
- Sur l’arrêt des émissions : « Je n’ai pas la capacité de suspendre les émissions. » Steeves a catégoriquement nié disposer de ce pouvoir.
- Sur les ventes de tokens : Steeves a reconnu avoir vendu certaines positions Alpha dans les trois sous-réseaux de Covenant AI, expliquant que ces sous-réseaux étaient inactifs et que leur code avait été brûlé à près de 100 %. Il a insisté sur le fait que ses ventes n’étaient pas différentes de celles d’autres détenteurs de TAO : « Je ne possède aucun privilège supérieur à ceux des détenteurs ordinaires de TAO. »
- Sur la gestion Discord : Steeves a affirmé que Dare avait lui-même « déprécié » le canal via des messages épinglés et des publications sur X. Il a admis avoir temporairement bloqué Dare pour l’empêcher de supprimer des messages, car ce dernier effaçait « de vraies critiques honnêtes ». Il a ensuite rétabli les permissions et n’a pas retiré le rôle d’administrateur de Dare.
- Sur l’abandon de l’infrastructure : Steeves a déclaré : « Je ne sais même pas à quoi fait référence cette accusation. »
- Sur l’ampleur des ventes de tokens : Steeves a qualifié la vente de « non significative », représentant moins de 1 % de son investissement dans l’équipe Dare.
Excuses du cofondateur et proposition de réforme
Quelques jours après les faits, Const, cofondateur de Bittensor, a publié un message d’excuses à destination des détenteurs impactés dans les sous-réseaux concernés. Il a proposé d’introduire un mécanisme de « staking verrouillé »—ajoutant une dimension « temps + engagement » au niveau du protocole pour renforcer la transparence et la protection des investisseurs. Il a également confirmé la poursuite du développement des sous-réseaux 3, 39 et 81 sous la direction de la communauté.
Par ailleurs, Const a révélé sur Discord qu’au moment du lancement de la mise à jour dTAO un an plus tôt, l’équipe prévoyait d’implémenter une gouvernance des sous-réseaux dirigée par la communauté—permettant aux détenteurs d’Alpha de voter pour les équipes d’hyperparamètres via un vote par portefeuille—mais avait reporté cette mesure pour donner plus de contrôle aux propriétaires de sous-réseaux dans les phases initiales. Il estime que le moment est venu de relancer ce débat.
Enseignements sectoriels : test de résistance pour l’IA décentralisée
Impact direct sur l’écosystème Bittensor
Le départ de Covenant AI a porté un coup multidimensionnel à Bittensor. Les sous-réseaux 3 et 39, opérés par Covenant AI, figuraient parmi les plus stratégiques du réseau. Le modèle Covenant-72B était la vitrine la plus avancée des capacités d’IA décentralisée de Bittensor. Ce départ a non seulement interrompu trois sous-réseaux majeurs, mais pourrait aussi refroidir l’intérêt des développeurs et investisseurs externes.
La controverse sur la gouvernance a par ailleurs ébranlé la proposition de valeur centrale du TAO. En tant que token de gouvernance, la valeur du TAO repose en partie sur la promesse de décentralisation du réseau. Avec la publicité donnée aux accusations de « théâtre décentralisé », les investisseurs ont commencé à réévaluer ce fondement.
Impact élargi sur le secteur de l’IA décentralisée
Bittensor est depuis longtemps considéré comme l’un des projets phares du récit « IA + crypto ». Sa crise de gouvernance pourrait avoir des répercussions sur l’ensemble du secteur.
Certains observateurs estiment que cet épisode soumet les promesses de décentralisation de Bittensor à un examen rigoureux—surtout alors qu’il rivalise avec d’autres plateformes d’IA décentralisée pour attirer talents et capitaux. Si Bittensor ne parvient pas à résoudre ses différends internes de manière transparente, les investisseurs pourraient exiger des standards plus stricts de la part de tous les projets d’IA décentralisée.
Alerte sur les structures de gouvernance multisig
Les accusations de Covenant AI ont également mis en lumière un point technique : selon Dare, les mises à jour du réseau Bittensor sont contrôlées par un multisig à trois personnes, incluant Steeves. Bien que Steeves n’ait pas directement répondu à cette affirmation, le fait que « les mises à jour de protocole soient contrôlées par un petit groupe de membres clés » est courant dans les projets crypto. Cet événement rappelle que l’écart entre la décentralisation promise et la réalité des structures de gouvernance peut devenir un risque systémique en cas de crise.
Conclusion
La crise de gouvernance de Bittensor s’impose comme l’un des événements les plus instructifs de l’IA crypto pour 2026. Elle met en lumière une tension fondamentale : à mesure que les projets décentralisés se développent, comment assurer une transition harmonieuse d’une prise de décision centralisée en phase initiale vers une gouvernance réellement décentralisée à long terme ?
Du départ fracassant de Covenant AI, aux réponses détaillées de Jacob Steeves, en passant par la proposition de réforme du staking verrouillé du cofondateur Const—cette séquence d’événements représente bien plus qu’un choc de prix : c’est un test de résistance pour la promesse de décentralisation. Pour les observateurs du secteur, la capacité de Bittensor à restaurer la confiance par une réforme de sa gouvernance sera un dossier à suivre de près.
Pour les détenteurs de TAO et les futurs participants, comprendre les racines structurelles de cette crise et suivre l’évolution des réformes de gouvernance pourrait s’avérer plus crucial que de surveiller les fluctuations de court terme du prix. La véritable valeur de la gouvernance décentralisée se mesure en période de crise—et non à travers les promesses faites lors des phases de prospérité.


